mercredi 19 octobre 2011

Hommage à Henri Focillon

« Mes élèves me considèrent avec des yeux ronds. J’ai passé mes premières séances à leur expliquer qu’une idée n’est pas une surface, messieurs, mais un volume doué de plusieurs dimensions. On ne la parcourt pas seulement en long et en large, mais en hauteur, en profondeur, de tous les côtés. Il y a aussi l’envers des idées. Il faut voir chacune de leurs faces. Quelques idées ont autant de facettes que les yeux d’un papillon – environ quatorze millions. Il faut se promener autour de ces polyèdres. Voilà, messieurs, ce que l’on appelle avoir le sens des nuances. Sans le sens des nuances, vous croirez ce que disent les journaux, vous pleurerez et vous rirez au théâtre, stupidement. Vous mépriserez ou vous adorerez en bloc. Vous serez des barbares. »

Henri Focillon, lettre à ses parents. Cité par Thomine A., « L’enseignant. Quelques idées ont autant de facettes que les yeux d’un papillon », in Briend Ch., Thomine A., La vie des formes. Henri Focillon et les arts, Paris, INHA, 2003, p. 155.

 
L'oeuvre de Focillon mérite d'être lue et relue. Les quelques rares écrits de l'auteur sur les musées témoignent d'une intelligence rare et d'un sens particulièrement aiguisé de l'appréciation du sens du musée. La carrière de Focillon dans les musées fut malheureusement relativement brève, puisqu'il quitta assez rapidement Lyon pour Paris. C'est sans doute un réel dommage pour le monde des musées français, même si celui de l'histoire de l'art universitaire allait pouvoir grandement en bénéficier.

samedi 10 septembre 2011

Le métier de chercheur ou la nuit de noce dévoilée

"La longue épreuve initiatique imposée aux jeunes scientifiques est absurde et cruelle. Elle consiste à passer de la maîtrise au doctorat, du doctorat au post-doc, et à découvrir par soi-même la réalité de la science qui se fait, comme on découvrait autrefois le sexe, dans l'horreur de la nuit de noce non-préparée! Mais pour la science, c'est encore pire, car on met longtemps à comprendre! Et beaucoup de jeunes scientifiques vivent cela très mal, je l'ai dit, comme une déchéance. "La science n'est pas ce que vous aviez dit, c'est horrible, c'est de la cuisine, il faut publier, tenir compte de l'ordre des citations, avoir des patrons qui signent parfois à votre place, il faut avoir de l'argent". Le plus étonnant, c'est que durant tout leur parcours de formation, jamais personne ne leur aura parlé de cela."

Bruno Latour, Le métier de chercheur, regard d'un anthropologue. Paris, INRA, 2001 (2ème éd.), p. 93.


Le petit ouvrage sur "le métier de chercheur", d'où est extraite la citation, constitue une belle introduction à l’œuvre de Bruno Latour. Cet auteur est extrêmement important pour comprendre, non seulement les sciences (dures ou souples) et la manière dont elles se forment, mais aussi n'importe quel champ disciplinaire, comme la muséologie ou la médiation culturelle. Ses réflexions sont toniques, pour préparer tout jeune chercheur à réfléchir aux stratégies qu'il devra déployer dans ce monde impitoyable. Il est vrai qu'on parle rarement, à un étudiant en maîtrise ou en doctorat, de ce qu'il attend dans le monde de la recherche, ce dernier n'ayant parfois rien à envier avec les versions les plus dures du capitalisme...

dimanche 17 avril 2011

Si MM. les conservateurs, directeurs, professeurs...


"Si MM. les conservateurs étaient plus jeunes, ils seraient encore accessibles aux idées neuves; leur cerveau moins pétrifié s'assimilerait les idées novatrices et contrairement orientées, adoptées et appliquées ailleurs. ils tiendraient à coeur à n'être point dépassés par des concurrents, ils auraient plus en vue l'art que la manière de s'en servir; même intéressés et mesquins, ils ne se montreraient pas intransformables, ne fût-ce que pour montrer du zèle. Mais voilà, tous les conservateurs, directeurs, professeurs, recteurs, administrateurs sont des vieux, de braves et dignes et très serviables vieux immobiles, qu'on devrait mettre à l'écurie des pensions.

Qu'on leur plaque leur médaille sur la redingote, qu'on la leur attache au cou, qu'on la leur estampille dans la chair, qu'on les classe parmi les illustrations académiques, qu'on leur commande le buste par M. Vinçotte ou le portrait par M. Cluysenar, qu'on les mette vivants sous le globe des respects, tant mieux ! - mais pour Dieu, qu'ils cessent d'être des obstacles, des pierres dans le chemin et des broussailles mortes par à travers les jambes. Que ce qu'ils ont sous leur main jaune ne devienne momie, ne se change pas en ramasse-poussière!"

Le poète Emile Verhaeren (1855-1916), qui signe ces mots en 1891, a beaucoup écrit sur le monde de l'art. Son verbe enthousiaste fustige régulièrement la paresse du monde muséal, contre laquelle il tonne et sonne nombre de charges étonnantes, au tournant du 20ème siècle. Autre monde, bien sûr, que celui de ces musées vides, sollitudes cirées décriées par Valéry, quelques années plus tard...

mardi 5 avril 2011

Les musées aiment-ils le public?

Le titre de l'ouvrage de Bernard Hennebert est irritant, son contenu l'est parfois tout autant, mais un tel témoignage est salutaire. Par-delà les classiques enquêtes de public, voilà le journal de bord d'un assidu des courriers de réclamation (gratuité, affichage des conditions de visite et des réduction, etc.): un visiteur consommateur, qui entend que les droits du citoyen soient entendus. L'exercice est salutaire. S'il reçoit souvent des réponses policées, il va de soi que ses courriers ne sont pas toujours appréciés, loin s'en faut. Mais Hennebert a obtenu, seul (toutefois entouré de nombreux visiteurs actifs), un certain nombre d'avancées dans la démarche qu'il prône.

 

Il est intéressant de lire un tel ouvrage, révélateur d'une époque. S'il fut un temps où le public n'était pas le bienvenu dans les sollitudes cirées du musée, le voici maintenant attendu, sollicité, courtisé. Mais tous ne sont pas des moutons, et certains se rendent compte qu'on les assimile parfois un peu trop rapidement à des portefeuilles ambulants.

Je ne peux totalement adhérer à son combat, et bien que je ne puis qu'approuver une meilleure prise en compte du public, je ne peux m'empêcher de penser que de telles revendications se rapprochent trop de celles des consommateurs classiques. Le musée n'est pas un bien comme les autres, mais cet ouvrage nous rappelle, de manière implicite, qu'il a tendance à se rapprocher toujours plus du monde du marché, tant dans le chef de ses responsables que dans celui de ses usagers.

mardi 15 février 2011

Le livre blanc des musées de France



La publication du livre blanc des musées de France, rédigé par l'Association générale des conservateurs des collections publiques de France, était un événement attendu dans le monde des musées. L'information semble avoir été bien relayée dans la presse, si l'on en croit les nombreuses brèves qui lui ont été consacrées par les médias.

Le constat est simple. Le monde des musées semble n'avoir jamais été aussi populaire, mais ceux dont le métier était de les gérer sont en passe de disparaître. Crise? Fin annoncée d'une profession, celle des conservateurs? Un signal d'alarme est lancé par l'Association, qui craint qu'une grand partie du corps des conservateurs, qui prendra sa retraite dans les prochaines années, ne soit pas remplacée.

Le monde des musées se transforme, si les établissements les plus importants ont peu de soucis à se faire, les plus petits, mais aussi les musées moyens ont de plus en plus de mal à s'imposer. Les expositions temporaires et les événements, de plus en plus nombreux, ne risquent-ils pas d'épuiser les ressources? Et quant à ces dernières, quel sera leur devenir? La tentation est grande, chez certains, de lorgner sur les réserves en y voyant une source de revenus potentiels. Le caractère inaliénable des collections, réaffirmé avec force par la profession, va-t-il persister dans les prochaines années?

jeudi 16 décembre 2010

Concepts clés de muséologie


 
Mise en bouche avant la publication du Dictionnaire de muséologie, ce petit livret définit 21 concepts clés de la muséologie: muséal, musée, muséographie, communication, préservation, gestion, etc. Le dictionnaire, qui doit paraître en mai 2011, comportera plus de 500 pages. Edité conjointement par Armand Colin et l'ICOM, ce livret a été distribué lors de la 22ème Conférence générale de l’ICOM. Ce projet est ancien; il a été mis en oeuvre par le Comité international de l’ICOM pour la muséologie-ICOFOM dès 1993. 

Le livret n'est pas disponible à la vente, mais peut être téléchargé à partir du site de l'ICOM. Il est disponible en quatre langues (français, anglais, espagnol et mandarin), et déjà plusieurs muséologues de divers pays ont annoncé leur souhait de le traduire.